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15 jan. 2017

À propos de Corinna Bille et de Maurice Chappaz

par René Siestrunck

À propos de deux livres de Corinna Bille et de Maurice Chappaz.
Le 28 septembre 1984, dans sa maison du Châble en Valais, nous avions rencontré Maurice Chappaz (1916-2009). C’était pour préparer la parution, aux éditions Passage, de deux ouvrages, le premier Journal des 4000 suivi de Bienheureux les lacs, l’autre de son épouse Corinna Bille (1912-1979), Abîme des fleurs, trésor des pierres.
À l’origine, le projet était de republier le poème-pamphlet Les Maquereaux des cimes blanches, mais celui-ci venait d’être repris par les éditions Zoé.
L’entretien intitulé « Forces humaines, forces des eaux-lumières ; le barrage et les hommes » a été publié dans le n° 21 de la revue Transhumances, été 1985. La partie concernant l’ouvrage de Corinna Bille, et plus particulièrement le texte À pied du Rhône à la Maggia, est inédite.

René Siestrunck : Avant de parler du tourisme, je voudrais qu’on parle des grands chantiers, parce qu’avant le tourisme il y a eu les grands barrages.

Maurice Chappaz : Les grands chantiers des barrages m’ont fasciné dès le début. On a commencé à exploiter les sources et les chutes possibles, c’était vers 1925-26, dans la vallée où j’étais. Il y a eu une captation d’eau et une petite usine avait été faite. On avait fait un tunnel pour capter cette source, pour faire cette chute. Et tous les paysans qui avaient travaillé à ce tunnel mouraient les uns après les autres de silicose. On appelait ces agonisants « ceux du tunnel » et ça m’avait frappé.
Ensuite, j’ai vu construire la première Dixence [1]. C’était un grand mur de l’autre côté de ma vallée, où je passais parfois en faisant une course, en traversant un col, en descendant un glacier. Ce chantier m’avait donné l’impression, que je ne retrouverai plus dans les autres, d’un grand campement de nomades, vivant presque comme une armée, à la fois en déroute, assiégée et à l’attaque, dans la boue, dans la neige, travaillant sous des bâches, sous des tentes, avec quelques machines. Il y avait une sorte de fourmilière qui élevait un grand mur de moellons. Et quand je suis venu y travailler (des années plus tard), on était en train de noyer ce mur qui était déjà très haut pour en faire un autre qu’on disait aussi haut que la Tour Eiffel. C’était le plus grand barrage du monde. Mon impression était alors totalement différente. Il y avait un jeu des câbles, des fils, des machines, des couleurs, des implantations. Baraquements ici, baraquements là, tour à béton ici, tuyaux qui descendaient, surgissaient. Je n’avais plus cette impression de nomades avec des pics, des pelles, quelques machines, mais l’impression d’un grand cirque, d’un grand jeu. J’avais l’impression d’un spectacle qui contrastait d’ailleurs avec chaque vie humaine si on la prenait de façon individuelle, si on la respirait dans son intimité. On avait une espèce de chose qui pouvait être une féérie si on la regardait. Et puis, si on prenait chaque vie humaine, il y avait celui qui devait contrôler telle machine, avec l’usure de ses yeux, cet autre qui devait surveiller telle gare de téléphérique, qui recevait la poussière des outres de ciment qui arrivaient, d’autres qui maniaient le marteau-piqueur, il y avait les mineurs qui étaient à l’intérieur, à plusieurs kilomètres dedans la montagne, et qui paraissaient encore des gens d’un autre monde, que je pouvais voir seulement à la table de la cantine. J’avais l’impression d’un fantastique de machine, d’un fantastique industriel, chatoyant, assez beau, avec les petites destinées humaines, totalement différentes de cet environnement, avec leur angoisse, leurs soucis, leurs cris. Une impression très curieuse que j’ai parfois ressentie en me promenant dans la campagne. Je vois des paysans travailler, je les vois de loin. Il me semble que je les vois courbés. C’est comme un bouquet de fleurs. Ils sont là, ils s’inscrivent dans le paysage, ils sont très beaux. On les regarde. Et en même temps, dès qu’on touche, dès qu’on connaît, on a quelque chose de tragique dans ce bouquet de fleurs. Il y a une misère qui est une sorte d’impossibilité humaine à être totalement heureux avec le monde tel qu’il est. C’est assez tragique. La beauté de ce qu’on voit nous fait croire au bonheur et, quand on touche à l’enveloppe de la beauté et du bonheur, on atteint quelque chose où il y a un mélange de désir, de souffrance, d’enthousiasme, de peur, d’angoisse qu’on ne peut pas réduire à des conditions uniquement sociales ou matérielles.
Non, il y a un mélange à l’intérieur d’eux-mêmes d’enfer et de paradis. On reste là dans une très grande interrogation. Quand je suis entré à la Grande Dixence, c’est une des choses qui m’ont le plus frappé, avec ce qui pouvait être qualités et défauts, plaisirs et peines de ceux qui travaillaient.
Oui, on s’égare...

R.S. : Non, non, le côté grand spectacle et les destins individuels…

M.C. : Oui, je me disais, je pourrais rester là, comme devant un film. Il y avait les blondins, les fils qui passaient, la benne de ciment qui devait tomber sur le chantier du barrage, atterrir et s’ouvrir, les petits insectes avec leurs casques, leurs blouses-cuirasses. Il y avait les wagons qui venaient, ceux qui s’enfilaient sous les galeries. Il y avait nous-même quand on entrait pour contrôler le mur. Par un certain côté, ce travail industriel dans un désert et dans la haute montagne, avec le contraste des cimes, des neiges qui s’opposaient à ce barrage, la face blanche d’une montagne de presque 4000 met qui était un autre barrage contre le ciel bleu, avec sa perfection et sa brutalité, que certains tentaient d’escalader ; Par un certain côté, tout cela faisait comme un grand jeu, une grande vacance, un tragique qui dépassaient quand même la nécessité de gagner sa vie.
On mangeait dans des cantines. Il y avait des ouvriers assez âgés — c’est-à-dire cinquante ans — fréquentant plutôt les foyers, qui vraiment avaient des têtes de suicidés. Alors je me disais : ils supportent tout. Ils ont la vie du couple, la vie de la famille, les deuils, les accidents. Ils ont tout le reste qui se passe là. Ils ont tout ce qui s’accumule dans une destinée humaine. Et ils ont le barrage en plus sur les épaules.
On a construit le mur. Et, en même temps, on captait les sources et les fleuves depuis plusieurs autres vallées. Depuis le pied du Cervin, à travers une autre vallée au pied de la Dent Blanche et depuis le pied de la Dent Blanche à travers une autre vallée au pied du Pigne d’Arolla, depuis le Pigne d’Arolla au pied du Mont Blanc de Cheilon...
On trainait en somme ces fleuves par en-dessous en même temps qu’on construisait. Et quand le chantier était plus ou moins fini, il y a eu les travaux annexes d’organisation des sorties d’eau, d’amenées d’eau, même si le mur principal était fait. Le grand mur a peut-être pris cinq ou six ans et l’ensemble des travaux une vingtaine d’années. Une génération. Avec déjà des ouvriers qui disaient : « Qu’est-ce qu’on fera après ? »

R.S. : Les barrages introduisaient des changements limités, assimilables. Le tourisme des stations va au-delà.

M.C. : On pourrait encore faire des barrages en Valais qui produit le quart de l’électricité suisse, mais alors on le détruirait carrément. Qu’est-ce qui reste ? Quelques petites vallées avec une cascade qui pleurniche et des ingénieurs qui voulaient la décoiffer. Mais ce n’est plus rentable d’attraper ce torrent. C’est juste pour utiliser les machines avant la rouille.
Dans les barrages modernes, on a d’ailleurs fait ce qu’on appelle « le palier supérieur », c’est-à-dire qu’on a fait une chute intermédiaire entre le glacier et le barrage. On a capté, supprimé le fleuve à sa source même. Il reste un grand glacier dont la discussion occupe le Valais. Il est même symbolique, c’est le glacier du Rhône. Il y a la plaine du Rhône. On veut faire sept barrages sur le Rhône. Pour finir, on va changer la nappe phréatique. Qu’est-ce que ça va donner pour l’agriculteur, pour les vergers ? On dit : « On vous fera des canaux ! »
Au début, quand on a construit les barrages, on a dit : « Admirez le mur, admirez cette construction, cette voûte entre les rochers ! » Le professeur qui nous enseignait la poésie, à Saint-Maurice, nous disait : « Admirez les pylônes ! » C’était les premiers pylônes. Effectivement, ils étaient étonnants. Mais, maintenant, qui oserait dire : « Admirez les pylônes ! » Le millième pylône je ne peux pas l’admirer. On ne veut pas voir un poulailler sur le ciel. On devait écrire des poèmes sur les pylônes, comme des arbalètes avec des lignes. Ça nous semblait naturel. S’il y a une nature intacte, s’il y a un désert, une trace humaine peut souligner cette nature et ce désert et s’accorder avec eux. Quand il y a une pelote de pylônes, ce n’est plus possible.

À pied du Rhône à la Maggia

Maurice Chappaz : J’ai toujours eu envie de passer du Valais en Italie par les cols. Alors j’ai traversé une cinquantaine de cols, soit des cols glaciaires, soit des cols d’alpages, pour aller en Italie depuis cette vallée-ci. Et j’ai eu envie de le faire avec Corinna qui aimait le Tessin, qui avait un ami au Tessin qui était aussi un de mes amis, qu’elle avait connu à Sierre quand il était jeune architecte et qu’il travaillait pour de gros entrepreneurs qui auraient d’ailleurs voulu qu’il trompe les clients avec de faux rapports. C’était au moment de ce progrès qui s’amorçait en Valais, avec toutes ces constructions. Ça l’a tellement dégoûté du rôle qu’on voulait lui faire jouer qu’il s’est établi au Tessin.
C’était un Haut-Valaisan, un petit berger, entré comme dessinateur-architecte puis architecte. Il était naïf, sincère. Les gros entrepreneurs lui disaient : « Chaque sac de ciment, il faut le compter à double ! » On lui faisait jouer un rôle de tricheur. Il est parti au Tessin, pensant que là-bas ce serait différent, qu’il y aurait une autre mentalité. Ce qui a été vrai, en partie, parce que le Tessin a concurrencé, haut-la-main, le Valais dans le domaine de la spéculation et des entreprises douteuses.
Il était né même jour, à la même date que Corinna, et ça avait créé une sorte de collusion. Corinna en parle comme d’un frère.
Je l’ai rencontré plusieurs fois. Quand je traversais les cols, j’arrivais au fond d’une vallée et au premier village, comme je ne voulais pas faire la route à pied, je lui téléphonais et il venait me chercher. Il y a eu des liens d’amitié avec Corinna et avec moi. Il y a entre elle et lui une correspondance qui s’est égrenée d’année en année, d’une façon assez irrégulière, peut-être une lettre chaque mois, mais qui peut permettre de reconstituer, de façon presque complète, les occupations de Corinna, même si les lettres sont simples : « Je suis à la montagne, j’écris tel livre, mes parents viennent tel jour, je les rejoindrai à tel moment. » Un dossier qui s’étale sur 20 ou 30 ans. Et quand Corinna était pressée par le travail, prisonnière du ménage, avec les tensions que cela pouvait donner entre l’écriture, qu’elle devait parfois poursuivre pendant la nuit, les soucis quotidiens, un petit événement difficile, que ce soit avec un enfant ou avec moi, le soin qu’il fallait accorder à un autre membre de sa famille, à sa mère malade ou à son père... il y a eu la tension de la vie quotidienne, et en même temps la tension pour avoir une vie intérieure, qui va devenir extérieure puisqu’elle s’exprime par l’écriture.
Alors il fallait de temps en temps créer de petites oasis et une de ces créations d’oasis, de façon régulière, ça a été les séjours au Tessin chez cet ami qui admirait ses livres, qui avait envie de s’exprimer, une envie d’écrire. Il aurait voulu écrire sa vie et la vie de son père. Il avait aussi tenté de faire de la peinture. Il admirait, en somme, ce qui était latent en lui et qui pouvait s’exprimer, s’épanouir, d’une façon tellement vive, tellement forte chez un autre être qui était Corinna. Il la recevait très bien. Quand Corinna se rendait au Tessin, elle passait le col du Simplon, par les Centovalli, elle arrivait dans un autre monde. Elle coupait avec le milieu, oubliait les soucis. On se réveille d’une façon neuve, on est ailleurs, on reçoit l’amitié de quelqu’un qui est prêt à vous écouter. Le Tessin a joué vraiment un grand rôle. Il y a eu des nouvelles de Corinna étonnantes, et même quelquefois prémonitoires, qui racontent ça. Par exemple Rose de nuit ou le Sursis, c’est un voyage au Tessin et c’est le petit train des Centovalli.
Moi-même j’avais fait beaucoup de courses en direction du Tessin. Je partais à pied du Valais, je passais le Simplon et j’entrais dans des vallées italiennes du côté de Domodossola, des vallées absolument sauvages et je tâchais de choisir le moment où la neige arrivait, où ces montagnes d’alpages devenaient presque aussi difficiles que des glaciers. Toutes ces montagnes étaient couvertes de traces de raquettes. C’étaient les contrebandiers italiens.
Un été, j’ai pensé choisir un itinéraire possible (pour Corinna) partant des rives du Rhône aux rives de la Maggia. C’est ça À pied du Rhône à la Maggia.

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