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7 fév. 2017

Migrations d’hier

par René Siestrunck

S’il est une frontière surveillée, en cette fin du XIXe siècle et au début du XXe, c’est bien la frontière franco-italienne. Depuis que l’Italie a adhéré à la Triplice — en 1882 — unissant son sort à celui de l’Allemagne et de l’Autriche, les « sœurs latines » sont brouillées. Des deux côtés de la frontière, on fortifie à tour de bras afin de ne pas laisser le plus petit espace à une agression italienne ou française. Forts et batteries ne se comptent plus sur les deux versants. Dans les vallées, c’est un charroi intense pour leur construction et leur ravitaillement. En été, des armées entières manœuvrent le long des crêtes, tandis qu’en arrière de la ligne frontière, des routes récemment tracées forment une « rocade ». À cette guerre simulée s’ajoute la « guerre douanière » qui mobilise, à la frontière également, les patrouilles de douaniers. Dans chaque village, un poste de gendarmerie. Dans chaque village, quelques douaniers. En hiver, cette agitation fait une pause relative. Depuis 1892 l’armée a instauré les « postes d’hiver », de petites garnisons qui hivernent dans des lieux choisis et ont la fonction de sonnettes d’alarme pour toute menace d’invasion. Depuis peu aussi, un nouveau mode de déplacement, le ski, venu de Scandinavie, permet de glisser sur la neige sans pour autant supplanter les raquettes. Tout cela fait beaucoup de monde en montagne, beaucoup d’observateurs, beaucoup de longues vues pointées sur les cols. En dépit de ce dispositif, la frontière demeure poreuse, les échanges de vallée à vallée perdurent. Pas un général, pas un préfet ne se risquerait à prétendre à l’étanchéité de la frontière !
Au plan national, l’attention se porte sur les étrangers. En 1889, c’est la loi sur la nationalité française et la naturalisation, immédiatement suivie, sur le terrain, du contrôle général des étrangers. En 1893, une loi interdit d’occuper un étranger démuni de certificat d’immatriculation.
Mais ni l’omniprésence militaro-douanière à la frontière, ni les lois parisiennes n’interrompent le mouvement migratoire, pour une part pendulaire, entre les deux pays. En toutes saisons, par groupes, comme naguère les Piémontais, les Italiens viennent chercher du travail, les uns selon un rythme saisonnier — arrivée au printemps et retour à l’entrée de l’hiver — les autres pour des emplois permanents et des retours irréguliers. Il y a beaucoup de monde sur les sentiers et les accidents mortels sont nombreux. D’une manière générale, loin de l’idée d’une montagne figée par les mois d’hiver, les voyageurs sont nombreux. C’est pour eux que furent construits, sous Napoléon III, les « refuge Napoléon », dont deux étaient situés à la frontière (Cols Lacroix et Agnel) et deux autres dans sa proximité (cols d’Izoard et de Vars).
En décembre 1889, on peut lire dans Le Courrier des Alpes la relation suivante : « Trois Italiens venant d’Italie en France traversaient ce col (le col Agnel) : deux tombèrent épuisés de fatigue et à moitié gelés, à peu de distance l’un de l’autre à environ un kilomètre du refuge, où leur compagnon, le troisième, put arriver et demander du secours. Le gardien du refuge partit aussitôt avec lui et, en route, ils rencontrèrent un quatrième italien qui s’offrit pour les aider à sauver les deux malheureux tombés dans la neige. Ils les transportèrent au refuge, non sans avoir failli périr vingt fois. Mais l’un d’eux était mort ; le second, après force frictions, fut ramené à la vie et il pourra, après quelques jours de repos, continuer sa route. »
Durant l’hiver 1895, alors que le refuge Agnel est devenu « poste d’hiver » pour les alpins, le lieutenant Mourrat, qui commande le détachement, écrit : « Combien de fois n’étions-nous pas allés au secours de pauvres Piémontais dont on entendait à peine les cris ! Les sons du cor indiquaient tout d’abord aux égarés la direction du Refuge, puis nous partions à la recherche. Un jour, entre autres, il nous fallut deux heures pour retrouver et ramener cinq femmes et quatre hommes. Ces malheureux, partis le matin de Sampeyre par un temps clair, avaient été surpris par la bourrasque en arrivant au col ; aveuglés par les rafales, à bout de forces, ils erraient à l’aventure, incapables de sortir des tourbillons. Depuis longtemps, paraît-il, ils avaient jeté des cris que le vent emportait. Cependant, un chasseur ayant entr’ouvert la porte, croit entendre des cris comme des appels au secours. Tous, l’oreille tendue, nous cherchons à nous rendre compte de quel côté partent ces cris. Le cor retentit à sons prolongés ; des appels plus distincts nous répondent ; aussitôt nous partons avec tout l’attirail de circonstance.
Un homme est laissé au Refuge avec la consigne de tirer de temps en temps des cartouches à poudre, pour nous conserver l’orientation. Après avoir nagé pendant une bonne demi-heure dans la neige au milieu des tourbillons de la tourmente, nous parvenons à rassembler le troupeau égaré. Ces malheureux, à moitié morts, se débattaient comme des désespérés ; les femmes étaient dans un état lamentable ; les hommes, quoique ayant moins de difficultés pour cheminer, étaient aussi abattus. Quelques gouttes de rhum les réconfortent un peu ; mais le froid et l’inquiétude avaient déprimé leurs facultés : ils ne pouvaient répondre s’ils étaient tous retrouvés. Le cor retentit de nouveau ; nous cherchons encore à droite et à gauche, dans les sillons autour de la première croix, plantée là à la mémoire d’un passager qui avait péri dans une tourmente en 1863. Plus personne. « En colonne par un, à la corde, et en route ! » Nous les ramenons au Refuge, « nel ricovero ». La grande casserole de vin chaud est vite préparée et servie. La confiance et les forces commencent à leur revenir. Il fallait maintenant les sécher. On allume le four et les deux poêles ; il fait bientôt une chaleur de 30° ; des nuages de buée s’évaporent des vêtements de ces malheureux. « Ah, signor tenente, quanto si fa bene qui, Ah, grazie ! »
Et encore, le 22 novembre de la même année, c’est Laurent Auguste Rignon, instituteur à Montgenèvre, qui note les événements marquants du village : « Trois Italiens ont failli perdre la vie. Partis de La Vachette, village situé à 8 kilomètres de Montgenèvre, ils sont arrivés près de ce dernier, mais ne pouvant plus avancer vu la tourmente, ils ont dû revenir sur leurs pas pour regagner La Vachette ; dans les rampes, deux se sont évanouis ; fort heureusement, le troisième a pu crier au secours. Ayant été entendu par plusieurs jeunes gens des Alberts, ceux-ci munis de lanternes se sont portés sur les lieux et sont parvenus à reconduire ces malheureux aux Alberts, à 11 heures du soir. »
Plus au sud, à 2685 m d’altitude, le col de Sautron voit passer les migrants de Cuneo et de ses hautes vallées. En poste dans un des ouvrages fortifiés du secteur, le lieutenant Trémeau alerte les lecteurs de la Revue Alpine sur ce passage « vraiment homicide. » Au printemps, écrit-il, ce sont de « longues caravanes d’hommes, de femmes et d’enfants qui viennent s’embaucher, pour la saison, sur le marché de Barcelonnette. » Les accidents se produisent au retour, effectué non plus en groupe, mais isolément, souvent au mois de novembre. Sur les registres de la paroisse de Chiappera ils sont 34 à y avoir laissé la vie, auxquels il faut ajouter les émigrants inconnus et ceux dont le corps n’a pas été retrouvé. Le jeune officier propose une série de mesures, comme celle de signaler son passage, de former « des brancardiers volontaires recrutés dans les villages » et de construire, sous le col, un abri, ce qui sera fait quelques années plus tard.
Ainsi donc, sur cette frontière militaire, policière et fiscale, on conserve le souci du passant, de celui qui chemine, quel qu’en soit le motif. La raison en est simple et culturelle. Ceux qui surveillent la frontière sont des montagnards. Ceux qui habitent les villages frontaliers sont des montagnards. Tous sont d’abord des montagnards. C’est un réflexe culturel — plus tard on parlera de solidarité — de porter secours aux égarés. Tous — habitants, soldats, douaniers — savent qu’ils pourraient, un jour, demain, attendre un secours.

Plus tard, quarante, cinquante ans plus tard, l’ordonnance du 2 novembre 1945 dispose que « tout individu qui, par aide directe ou indirecte, aura facilité l’entrée, la circulation ou le séjour irrégulier d’un étranger sera puni... »

Références : Venus d’ailleurs, Éditions Transhumances, 2001 ; L. A. Rignon, Nous voyons journellement passer des automobiles (Montgenèvre 1902-1909), 2004 ; A. Mourrat, Au poste d’hiver du col Agnel, 1895, Éditions Transhumances, 2012.

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