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13 déc. 2016

Pour saluer Maurice Pons

par René Siestrunck

Avec une quinzaine de livres en cinquante ans d’écriture, Maurice Pons est un écrivain peu prolixe. C’est du moins ainsi que la critique le définit, un écrivain pour happy few, un auteur rare. Voilà qui déconcerte et qui tranche avec la pratique actuelle de l’écriture liée au marketing, un livre par an (à la rigueur tous les deux ans), lancé à grand renfort de publicité et dont la durée de vie est de six mois, parfois moins.
Ils sont quelques-uns comme Maurice Pons à écrire depuis une autre planète. Leurs premiers livres, parus dans les années 50, sont encore lus. Ils donnent tous les cinq ans un nouveau livre. Pourtant Maurice Pons n’a rien fait d’autre qu’écrire et, à ses quinze livres, il convient d’ajouter ses traductions (J. Kosinski, N. Mailer, T. Williams), ses adaptations pour le théâtre (John Arden, Arthur Miller), sa participation à des ouvrages collectifs, ses adaptations et scénarios de cinéma, des notes et préfaces, etc.

L’univers des Saisons

Le berceau familial de Maurice Pons c’est Névache, qui lui a inspiré le cadre de son roman Les Saisons (1965). Avec quelques aménagements. À une saison des pluies qui dure 18 mois succède une saison de glace qui en dure 40. On n’est pas loin de la remarque d’un habitant de cette vallée qui disait : « Il n’y a que deux saisons : l’hiver passé et l’hiver à venir. » Dans cet univers impitoyable arrive Siméon. Il vient de loin, là où il a connu « d’abominables horreurs ». Ce n’est pas un touriste, seulement un étranger. « Ne croyez pas que je voyage pour mon plaisir. J’émigre, voilà tout. » Il est même étranger à un autre titre, sa profession d’écrivain, inutile au pays des lentilles. Il s’accorde à sa terre d’asile et en attend beaucoup. Sa naïveté lui vaut bien des désagréments. C’est intégré au pays qu’il mesure la profondeur de sa déchéance et songe à partir à nouveau. Alors passent de beaux cavaliers qui jettent à poignée des grains de riz qui rendent encore plus immondes les lentilles. Siméon se fait involontairement le prophète d’un départ général pour l’autre versant. « Jamais on ne vit dans l’Histoire, l’exemple d’un si confiant exode. » Jusqu’au col, où les survivants de la population du village rencontrent les survivants de la population de la vallée voisine, lasse de ne manger que du riz, partie, elle-aussi, en quête d’une vie meilleure.
Lire Les Saisons, c’est pénétrer un climat — la pluie, le froid, le gel — avec plus d’acuité et de ressenti que ne pourrait le faire une description climatologique ou géographique. C’est aussi s’approcher au plus près de la décision d’émigration, prise dans la douleur, un arrachement. Il y a aussi l’écho des luttes séculaires entre montagnards pour l’herbe toujours plus verte du versant qu’on n’a pas. Le roman n’a cessé de susciter des interprétations. Wladyslaw Znorko qui a mis en scène Les Saisons (en 2002) en a fait une pièce sur l’exil et la solitude. D’autres encore, devant la situation d’impuissance de l’écrivain, étranger courtisé puis rejeté, lisent la pourriture généralisée du monde, sur tous ses versants.

Rencontre d’une « Dame blanche »

Un autre roman de Maurice Pons intéresse le Briançonnais, c’est Mademoiselle B.. Certes son action se déroule intégralement en Normandie, pays de vapeurs et de demi-teintes, très éloigné des montagnes de Névache. Mais ici comme là les aubergistes s’appellent toujours Mme Ham et l’intérieur de l’établissement évoque celui de l’époque historique de la « Pension Guillaume », lieu inaltérable et imputrescible : « La salle ressemble à une cuisine. Elle est meublée de deux longues tables de ferme. On s’y assied sur des bancs, adossé contre le mur. L’hiver, elle est chauffée par un petit poêle à charbon bas sur pattes, qui ronronne tendrement, et dont le long tuyau, maintenu par des fils de fer, monte en coude jusqu’au plafond. »
Mais à tous ceux qui apprécient et recherchent les histoires de « Dames blanches », Mademoiselle B. apporte, loin du Lautaret, du Pelvoux, de quelques lacs et de ses autres hauts lieux d’apparition, des informations précieuses sur le mode de vie terrestre de la « créature ». Contrepoint des dames blanches entrevues entre deux bourrasques de neige, saisies par un pinceau de phares faiblissant, voici une dame blanche domestique, casanière même, occupée à des travaux d’aiguilles, derrière les volets de fer de sa petite maison. Chacun, à ses risques et périls, peut aller visiter la dame, énigmatique, fascinante et mortelle.
Les critiques littéraires qui aiment à définir des périodes chez les auteurs voient s’affirmer chez Maurice Pons, à partir des Saisons, un « fantastique poétique ». Les deux mondes se ressemblent, comme les deux versants d’une même frontière. Le fantastique n’est après tout qu’une variante du réel qui n’a pas été retenue. « Pour moi, dit-il, le fantastique ne constitue pas un univers différent du monde réel, il est une dimension autre de cette même réalité. »
Le mieux que l’on puisse faire, pour saluer la mémoire de Maurice Pons, c’est de lire et relire ses livres.

René Siestrunck

Bibliographie : Pourquoi pas Métrobate, Balland, 1982 ; Virginales, Julliard, 1989 ; Le Passager de la nuit, Éditions du Rocher, 1991 ; Les Saisons, Christian Bourgois, 1992 ; Mademoiselle B., Denoël, 1973 ; Souvenirs littéraires, Quai Voltaire, 1993 ; Douce-amère, Le Dilettante, 1997 ; Délicieuses frayeurs, Le Dilettante, 2006.

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